Chapitre 3
Éloge de l'échec

3.5.2 Analyse d'une peinture — Figure 3.1 : Hasta la pizza


La peinture que j'ai choisi d'aborder s'intitule Hasta la pizza. Mon idée de départ était de transformer une image afin de lui donner une apparence plus numérique, afin de me rapprocher de l'esthétique de la cyberculture visuelle d'Internet. J'ai choisi de pixéliser une image et mes tests m'ont poussée à prendre une image hautement contrastée et colorée, ce qui me permet de peindre moins de pixels en espérant que l'image demeure tout de même lisible. Par ailleurs, le grand éventail de couleurs signifie que j'aurai plus de plaisir à peindre, car j'aurai davantage de couleurs à reproduire.
En peignant ce tableau, des erreurs sont survenues, autant lors de la conception que lors de l'application de la peinture et de la manipulation des outils. En voici la liste :


1 Lorsque j'ai tracé les carrés avec une règle et un crayon, mes lignes n'étaient pas toutes droites et égales. J'ai donc obtenu des carrés de moins d'un pouce;
2 Installée dans la cuisine pour peindre, la source de lumière changeait au courant de la journée, passant de lumière naturelle à halogène. L'apparence des couleurs fluctuait constamment et certains mélanges s'en sont trouvés erronés;
3 Malgré que j’aie choisi mon meilleur pinceau plat, la peinture a débordé de certains carrés;
4 Étant donné qu’il est très long de peindre 432 carrés, je n'ai pas appliqué de deuxième couche pour gagner du temps. Il en résulte que l'application de la peinture de certaines zones n'est pas homogène;
5 On perçoit mal que les carrés orange dans le bas de la peinture forment en fait une pointe de pizza. En choisissant de rendre l'image davantage pixélisée, j'ai perdu en lisibilité. Pour aider à mieux percevoir la pizza, j'ai triché et changé la couleur de certains carrés pour faire une forme plus triangulaire;
6 Afin de réduire le nombre de carrés à peindre, j'ai esquissé un ovale là où j'allais rendre un deuxième élément (la pizza qui flotte sur l'eau entourée d'une bulle noire). Par contre, une fois que j'ai voulu peindre cet élément, je ne réussissais pas à cacher tous les carrés non peints, car l'ovale était trop grand;
7 En peignant le noir de la bulle, j'ai fait une petite tache sur un des carrés;
8 En retirant le film plastique autocollant que j'ai utilisé comme pochoir pour peindre le contour noir de la bulle, la peinture à l'huile a coulé sous le film, car j'ai utilisé trop de solvant. J'ai choisi de corriger légèrement la forme.
 


Figure 3.1 : Hasta la pizza, 2020, acrylique et huile sur panneau de bois, 30,4 cm x 60,96 cm

Par la suite, j'ai décidé de m'attarder aux images sources qui ont été utilisées pour peindre ce tableau. Comme je l'ai mentionné précédemment, j'ai choisi l'image principale pour ses forts contrastes ainsi que sa multitude de couleurs. Mais quel raisonnement employer pour choisir ma deuxième image?


Quelle autre image devrais-je choisir? Est-ce que ça doit demeurer logique ou non? Je ne peux tout de même pas prendre n'importe quoi au hasard? Comment les autres artistes choisissent-ils? Les images doivent être pertinentes ou ajouter quelque chose de plus à l'image initiale ou à la lecture. Et si je faisais quelque chose de narratif? La pointe de pizza pixélisée se voit mal, donc mon choix pourrait aider à mieux la voir. Peut-être le titre pourrait-il guider la lecture? Aussi, pourquoi la pointe de pizza est-elle attachée à des ballons gonflés à l'hélium? Pourquoi ne pas peindre une autre pizza? Tant qu'à en peindre une, pourquoi ne pas en peindre deux ?! Je vais prendre une image d'une pizza qui flotte sur l'eau. Ça m'inspire depuis longtemps. Je me demande, comment la pizza fait pour flotter sur l'eau? Est-ce parce qu'elle est congelée? Est-ce qu'il y a un morceau de carton en dessous, pour l'aider à rester à flot? Est-ce que c'est une mise en scène créée par le photographe ou a-t-il trouvé par hasard une pizza qui surnage? Comment justifier ce choix d'image en relation avec l'autre? Il me semble que cette pizza à l'air paisible sur l'eau. Elle est sereine, se laissant emporter par les vagues. Ou alors, peut-être qu'elle est morte et tel un cadavre, elle reste à la surface de l'eau? Cette option n'est pas très amusante… Calme, c'est mieux.


Mais si la pointe de pizza accrochée aux ballons pensait à cette pizza flottante? Peut-être qu'elle rêve à ses prochaines vacances et elle souhaite s'envoler vers le sud? C'est drôle, une pizza songeuse. Mais ça ne fonctionne pas; la pizza sur l'eau est entière tandis que la pizza pixélisée attachée aux ballons n’est en fait seulement qu’une pointe. Ça ne peut pas être la même! Sans oublier qu'il est difficile de voir que les pixels dans le bas du tableau représentent une pizza, encore moins que c'est une délicieuse pointe pepperoni-fromage, tellement elle est pixélisée. Alors, si je peignais une petite réplique de l'image originelle, ceci pourrait aider le regardeur à comprendre que cette dizaine de carrés orangés forment en fait un beau triangle fromagé. Par ailleurs, comment la pointe de pizza peut-elle magiquement devenir complète? Par contre, les deux sont pepperoni-fromage… Peut-être que c'est un souvenir dans ce cas? Il se pourrait que la pointe soit nostalgique du temps où elle était une pizza entière et sauvage, ondulant doucement dans la mer. Après, elle serait déménagée en ville, perdant ainsi quelques pointes au passage. Non, cette piste est trop farfelue, ça va trop loin. Une autre idée serait que la pizza aquatique serait comme un radeau de sauvetage et tenterait en fait de sauver des pointes naufragées. La pointe de pizza de l'autre image serait une rescapée de la mer… J'ai une autre théorie : et si elle faisait partie d'un tout, c'est-à-dire qu'elle était une pointe parmi d'autres dans cette pizza entière? Elle serait partie et elle aurait quitté sa fratrie. Ou alors, il est possible que la grosse pizza soit sa maman et la pointe s'ennuie d'elle? Quoi qu'il en soit, il est clair pour moi que c'est la pointe aventureuse qui s'est elle-même suspendue aux ballons et qu'elle souhaite partir vers un autre lieu. Chanceuse. Moi aussi j'aimerai m'envoler avec elle. Peut-être voudrait-elle m'amener avec elle la prochaine fois?


Après avoir peint ces deux pizzas, j'ai remarqué que c'était la quatrième et la cinquième fois que je peignais ce mets italien. Je me suis dit que ça pourrait être intéressant et amusant d'analyser ce symbole récurent dans mes peintures. Peut-être que j'en peins souvent parce que j'ai faim?

Figure 3.2 : Bébé pizza, 2020, huile sur panneau de bois, 20,32 cm x 20,32 cm

 


3.5.3 Symbolique de la pizza — récit


Quel sens donner à un symbole, un motif qui revient régulièrement dans les oeuvres d'un artiste? Par exemple, les historiens d'art ont analysé le symbole récurrent de la fourmi dans les oeuvres de Salvador Dali. Ils y ont surement trouvé une explication ou une signification quelconque, le pourquoi de ce symbole qui pourrait expliquer en partie ses oeuvres et son subconscient. Dans ce cas-ci, les fourmis représentaient pour lui, la décomposition (Vandendorpe, 2005).


Mais qu'en est-il du motif de la pizza pour moi? J'ai peint une pizza cinq fois et j'ai l'impression que ça ne va pas s'arrêter là. Pour m'aider à trouver la symbolique de ce plat, j'ai sorti « Le livre des symboles » de Tashen (2011). Je l'avais justement acheté pour m'aider à comprendre la signification des éléments dans les oeuvres d'artistes lors de mes études. Donc je cherche le mot pizza dans l'index… Pêche, porc, phallus, pi… pi… pieuvre, pigeon, pilier, pin, piscine… Pas de pizza. Bon il faut dire que je m'y attendais un peu. Ce n'est pas un livre sur les symboles contemporains, quoique je ne sais même pas si une pizza pourrait entrer dans cette catégorie… Bon de la pizza, c'est de la nourriture, du fast food, d'la junk. Évidemment il n'y aura pas de mot en anglais, mais peut-être le mot nourriture? Malheureusement, non. Essayons avec les ingrédients. Pepperoni? Fromage? Pâte? Tomate? Non aucun de ceux-là non plus. Italie? Hélas, non. Mon motif doit être obscur, il n'est même pas dans « Le livre des symboles ». C'est tout de même un gros livre de 800 pages. J'entame donc des recherches sur Internet qui ne révèlent rien de pertinent non plus. Je décide alors d'appeler ma mère. Elle aime faire l'interprétation des rêves et elle possède un livre à cet effet. Lors de notre appel, je l'informe de mes recherches infructueuses sur la signification de la pizza dans mes peintures. Elle me répond qu'il y a peut-être un lien à faire avec un vieux souvenir lorsque j'avais douze ans où ma grand-mère m'avait forcée à apprendre à aimer la pizza car je n'avais pas pu accompagner deux garçons qui m'avaient invitée à manger dans une pizzeria. Elle me dit que ce souvenir traumatisant devait me hanter depuis et qu'il avait fini par laisser des traces dans mon processus créatif. Sceptique et non satisfaite de cette réponse, je lui demande d'aller tout de même voir dans son livre d'interprétation des rêves. Évidemment, le mot pizza n'y est pas. Érudite par mes précédentes recherches, je lui demande de chercher le mot nourriture. Elle le trouve et s'exclame avec joie que la nourriture représente le bonheur. Elle extrapole; « Ah pis tu sais quoi?! La pizza, ça se partage. On ne la mange pas seul, mais à plusieurs. Les pointes se séparent et se distribuent, comme le bonheur. » Donc la pizza représente le bonheur qui se partage. Qui sait, peut-être que mes peintures donneront de la joie à ceux qui la regarderont? La pizza serait donc la représentation visuelle de mon désir de partager des peintures agréables, amusantes et légères. Ou alors, peut-être qu’aujourd’hui j’aime un peu trop manger de la pizza…

Ma méthodologie est assez désordonnée et impulsive. Je ne passe pas d'un point A à un point B; je zigzague entre les différentes étapes de mon processus créatif. Je choisis selon mes envies, sans toujours être logique ou efficace. Qui plus est, les sujets choisis et les techniques employées divergent de toile en toile, ce qui ajoute une couche supplémentaire au chaos général de ma production artistique. Mais des constantes persistent dans mes tableaux, soit ma méthode d'acquisition numérique des images, l'omniprésence de l'humour dans mes tableaux et ma nouvelle méthodologie où je tente de créer des erreurs de parcours afin d'apprendre, de m'amuser et d'innover.